La réalisation de reportage, même dans un but amateur, est une alchimie assez subtile qui a ses petits secrets. Il m’arrive de former des vidéastes au reportage vidéo car sous des abords techniques, l’art du « bon » reportage est en réalité un exercice basé sur des images « montables » (et donc montrables), un zeste de réflexion, un peu d’intuition (de ce qui va fonctionner) et des essais divers et variés. Alors je vous livre mes petits secrets sous la forme du découpage d’une vidéo que j’ai conçue à l’occasion d’un voyage en Iran.

La vidéo a été filmée avec une caméra grand-public Panasonic HC-VXF1 mais les conseils auraient été les mêmes ou presque, avec tout autre boîtier. J’avais embarqué également un matériel relativement sommaire : 1 mini-trépied de voyage, 1 batterie-chargeur supplémentaire, du matériel de nettoyage pour objectif, un vieux sac à dos photo Lowepro qui malgré ses poches intérieures éventrées, me sert encore, et 6 cartes mémoire. Effectuant parallèlement un test du matériel, j’ai ramené beaucoup d’images : environ 250 Go (sic), le poids total étant dû en partie par l’enregistrement en 4K UHD. Mais on peut faire bien aussi avec beaucoup moins !

 

Intégrer une citation plus ou moins célèbre est une façon originale de « titrer »  le début d’un film et de tenter de plonger le spectateur dans l’état d’esprit que vous souhaitez conférer à votre film. Si la citation est amusante, votre film devra l’être un minimum. Si elle est poétique ou incite plutôt à la réflexion, la concordance impose que votre film suive la tendance exprimée par la citation.

En matière de voyage, Nicolas Bouvier est une référence avec son célèbre ouvrage « L’usage du Monde » décrivant le périple de deux apprentis voyageurs d’à peine 25 ans qui dans les années cinquante, partirent en voiture de Suisse pour rejoindre l’Afghanistan en passant par l’Iran. L’ouvrage n’est pas seulement palpitant, il est écrit dans un style incroyablement caustique et mature. De nombreuses citations du livre sont régulièrement mentionnés par des voyageurs sur leur blog de voyage (« On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait« ). Mais je me suis efforcé d’extraire une citation (en fait deux) un peu moins connue que les autres. Je conclus le film par une 2e citation pour faire une boucle.

Le long plan d’introduction a été réalisé depuis un train reliant Téhéran à Shiraz en 13 heures. Il peut s’avérer utile d’anticiper dès le tournage un long plan d’introduction qui servira à placer vos différents titres. Il importe que le plan accroche le spectateur en lui dévoilant déjà un peu ce que vous comptez faire avec votre film. Ici le travelling du train et des camions dans le lointain, illustre les déplacements qui égrènent la suite du film mais ils font aussi écho aux trajets effectués par les forçats de la route dans ce vaste pays, grand comme 2 fois et demi la France.

La stabilisation du plan a été obtenue par l’excellent stabilisateur interne du Panasonic VXF1, mais aussi par une position du corps un peu spéciale (acrobatique tendance serpent devrais-je dire !) sur le rebord de la fenêtre. Pas évident avec les secousses du train, mais on y arrive !

Le plan qui suit le travelling ferroviaire a été obtenu à bord d’un bus. Bien que dans la réalité les deux plans ne s’enchaînent pas, vous pouvez vous autoriser ce type de raccord, dès l’instant où vous respectez la règle d’enchaîner deux plans qui se dirigent dans le même sens. A défaut, le spectateur aura l’impression (inconsciente) que vous revenez de là où vous venez ! Et ça, ce n’est pas possible en termes de narration. C’est comme si Nicolas Bouvier revenait en Suisse dès le chapitre 2 !

Il est toujours délicat de filmer une personne de face quand on sait qu’on va publier son image sans son autorisation… D’ordinaire je demande l’autorisation mais pour éviter tout problème, j’ai préféré m’abstenir de filmer cette personne de face (ici une sympathique guide parlant français sur le site de Persepolis) en effectuant des plans de dos en marchant.  Ils se sont avérés finalement tout à fait payants. Notez un point important : l’heure de prises de vues. Nous sommes arrivés à l’ouverture afin de bénéficier de Persepolis pour nous tout seuls ! Nous avons même « perdu » une vingtaine de minutes car la guide avait fêté un mariage la veille et avait eu quelque difficulté à se réveiller… 🙂 Du coup, le flot de touristes est arrivé alors que j’étais loin d’avoir fini. Mais bon, ce sont les aléas d’un voyage.

Bien que vous pratiquiez de la vidéo et non de la photo, je vous recommande instamment de ne pas filmer de détails architecturaux sans avoir un mini-trépied de voyage avec vous. Les sujets de ce type supportent en effet très mal les plans légèrement tremblotants. Sachez qu’un plan fixe en vidéo, contrairement à une opinion répandue, c’est très beau parfois !

On trouve des mini-trépieds de voyage dans pratiquement toutes les marques, y compris d’obscurs fabricants extrême-orientaux. Les plus recommandables sont Manfrotto, Vanguard, Rollei, Sirui, Velbon, Hama… Pour ma part, j’emporte avec moi depuis quelque temps un Cullmann Nanomax (ce modèle-ci) de 34 cm replié, et 107 cm déplié. il ne fait pas tout mais ce qu’il fait, il le fait bien.

Pour cette image, j’ai eu de la veine, il en faut parfois  : de jeunes ispahanais faisaient des acrobaties à vélo, donnant à la place la plus célèbre d’Ispahan des allures de joyeux Carnaval. La contreplongée (un genou à terre) a fait le reste. Mais c’est surtout la bande-son de ce plan qui est à écouter. J’ai en effet exploitée la bande-son enregistrée à l’occasion de l’intrusion improvisée d’un musicien arménien dans un restaurant. Tentez toujours de profiter des sons et musiques du terrain. Iil faut y penser au tournage et enregistrer une durée suffisante pour assurer au montage une continuité sonore sur plusieurs plans adjacents.

J’ai d’ailleurs poussé le bouchon un peu plus loin que d’habitude, en n’enregistrant que des sons sur le terrain, sans aucune musique extérieure ajoutée. Il faut dire qu’en Iran, la musique s’écoute dans de nombreux lieux (restaurants, rue, bazar, bus, etc.) !

Si vous y pensez, filmez tous ces petits détails de la société qui font la substance d’un pays et de ses habitants. Ici le petit bonhomme vert semble courir, et ce détail est hautement révélateur du pays : vous avez intérêt à ne pas trop tergiverser lorsque vous traversez une rue car le bonhomme ne reste pas très longtemps de couleur verte ! … 🙂 Pour l’anecdote, Antoine de Maximy dans sa célèbre série « J’irai dormir chez vous… en Iran », film le même bonhomme vert le 1er jour de son arrivée à Téhéran…

Je me suis amusé à une petite facétie de raccord puisque ce plan enchaîne avec les deux autres plans qui suivent de l’homme à moustache qui propose à des touristes (iraniens) de se faire photographier. Cette idée simple a été trouvée au montage. Voyez si vos propres rushes ne comportent pas de telles possibilités de « correspondances ».

Il est toujours intéressant de capter un trait anecdotique du pays. En Iran, les couples adorent se photographier : selfies, perches à selfie, photographie de l’un l’autre, toutes les techniques y passent. Ici les tourtereaux ont même disposé eux-mêmes leur mini-trépied. J’en ai profité pour les filmer dans cette situation…

De temps en temps, un voyage en bus occasionne la rencontre avec un troupeau de cabris. Le temps que vous sortiez votre appareil et qu’il s’active et ajuste la mise au point, le bus est déjà passé… ! A la 3e scène de ce genre, j’ai ancticipé en utilisant une astuce : de loin, ce genre de troupeau se repère, il suffit de prêter attention vers l’horizon de la route. Ainsi vous serez fin prêt à filmer lorsque le bus parviendra à la hauteur du troupeau.

J’ai enchaîné avec un troupeau… de voitures à Téhéran car la juxtaposition des deux scènes m’a semblé avoir du sens.. (le même bazar).

Sur les sites touristiques, il est souvent difficile de filmer ou de photographier sans être dérangé ou sans avoir le cuir chevelu d’un() touriste dans l’objectif. Ce lieu situé à Chiraz est l’un des plus beaux mais aussi l’un des pires car sa beauté est célèbre aux heures les plus matinales, en raison des rayons du soleil qui traversent les vitraux. Résultat : il faut vous imaginer cette salle remplie par 100 à 200 personnes (au bas mot) qui photographient à tour de bras ! J’ai donc pris le contrepied des conseils des guides touristiques (et des boutiques alentours) et suis allé dans cette mosquée en toute fin de journée. Bingo, personne ! Et le lieu est tout de même superbe, même sans les rayons du matin, la tranquillité en prime.

Dans cette église arménienne (il s’agit bien d’une église bien que nous soyons en Iran !), à l’entrée, un panneau marqué de 4 pictogrammes spécifiait ce qu’on avait le droit de faire ou de ne pas faire en matière photographique. Poser un trépied. Niet. Utiliser le Flash : Niet. Filmer et photographier en dehors de cela : pas de souci. Le stabilisateur du camescope a compensé en partie l’absence du trépied.

Les (jeunes) femmes se photographient beaucoup entre elles et souvent, avec un gros reflex quand le mari utilise juste son smartphone (à 4.16 » par exemple) ou son compact. Pour un pays dont la femme est en partie soumise aux lois religieuses (le voile heureusement devenu accessoire de mode), ce détail m’a baucoup frappé car c’est l’inverse de chez nous !

J’ai eu une chance inouïe avec cette scène qui forme un triptyque parfait constitué d’une iranienne qui s’est assise au fond, le modèle (à gauche) et la photographe (à droite). Mais je vous avoue avoir favorisé un peu la chance en me dépêchant d’arriver à l’endroit d’où j’aurais la meilleure perspective. 🙂

Vous remarquerez (peut-être) l’extrême lenteur du zoom optique. Cette lenteur n’est pas le fruit d’une maîtrise parfaite de la bascule de zoom mais d’une fonction automatique que cette gamme de caméra est quasiment seule à posséder : il s’agit d’une fonction automatisée (nommée Zoom lent auto) qui permet de réaliser des zoomings extrêmement lents ou un peu plus rapides (ici positionné sur vitesse lente). Le plan filmé en totalité était si long que je n’en ai gardé qu’un dizième environ !

Cette scène, également prise au zoom lent automatique sur mini-trépied posé rapidement dans la rue, illustre parfaitement une notion que la « génération GoPro » peut mettre des années à admettre : en vidéo, ce qui importe n’est pas que la caméra bouge mais que dans le cadre, les éléments (ici villageois, animaux…) s’animent. Avec cette simple obssession présente à l’esprit, on réussit baucoup de plans comme celui-ci.

Un voyage s’inscrit dans la durée car vous ne partez jamais pour 24H à des milliers de kms de chez vous. Votre vidéo doit refléter autant que possible cette durée en intercalant des vues de nuit. Or dans de très nombreuses vidéos, surtout celles à base de vues de drones (forcément diurnes), ce concept est tout bonnement oublié. Résultat : votre vidéo, donnera l’impression de réfleter le voyage d’une seule journée !

Pour autant, il ne s’agit pas de placer des vues de nuit comme dans la réalité. Deux ou trois vues de nuit suffiront au spectateur pour se dire : ah oui, bien sûr, il a passé plusieurs jours sur place. Oki ?

Vous connaissez peut-être une des règles du panoramique qui consiste à partir d’un sujet intéressant pour aller vers un sujet encore plus intéressant.  Ici c’est ce qu’on a cherché à faire : commencer sur  un sujet en forme de clin d’oeil (une vieille caméra HDV) pour panoter sur la vue d’une place très animée à Chiraz.

Cette image n’est pas à regarder, mais à écouter ! Même concept qu’au début de la séquence nommée « Ispahan », sur laquelle j’ai récupéré un chant capté et filmé dans un bazar que j’ai placé sur plusieurs plans en amont jusqu’à parvenir au plan du chanteur. Le seul mérite de cette séquence est que je suis resté attentif aux sons du terrain, afin « d’entendre » ce plan et de démarrer la caméra. Stoppez le son quand vous changez carrément de lieu.

Une juxtaposition de plats dégustés sur place en Iran. Une idée simple mais toujours payante et qui suscite souvent pléthore de réactions (dès que les nourritures ne sont plus célestes,  les estomacs se réveillent…).

Bien que la scène ne le reflète que partiellement, nous sommes totalement perdus dans le dédale des allées du bazar d’Ispahan, le jour de fermeture, et ces allées se ressemblent comme des gouttes d’eau. Il n’y a pas un chat, la nuit approche, nous avons beaucoup marché et nous n’en menons pas large… Nous terminerons nos pas à l’extrême opposé de là où nous voulions ressortir et c’est une iranienne serviable qui dans la mosquée de l’Imam Khomeini (ça ne s’invente pas !) où nous avons atterri par hasard, nous renseignera en anglais avec efficacité. Une forme touristique du « Guide suprême… » ? Peu après, vous n’imaginez pas notre joie quand nous avons aperçu le seul taxi qui semblait attendre les clients égarés que nous étions…

Dans ces moments de stress (parfois mêlés de tension quand l’un affirme avec autorité que « c’est par là » et qu’il se vautre lamentablement !), il y a un effort réel à affronter le regard ostensiblement désapprobateur de celui qui vous voit filmer alors que votre seule préoccupation devrait être de chercher votre chemin.

Mais au visionnage des images, vous serez mille fois pardonné !

 

Une image n’a pas forcément besoin d’être « belle » pour être signifiante. Quand on sait, comme ici, qu’il s’agit de la plus ancienne porte d’Ispahan (1000 ans !) en grande partie rénovée bien sûr (il existe toujours à cet endroit un pan de mur datant de 1000 ans), la composition de cette scène prend tout son sens, avec le vieil homme, symbole de l’ancienneté, et la voiture, symbole de notre civilisation actuelle…

Si vous détenez une scène amusante (comme cet enfant iranien qui se recoiffe énergiquement dans le miroir ornemental alirs que je filmais précisément le miroir), profitez-en. Placez cette scène par exemple en guise de conclusion… Effet garanti.

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