Note du 06/10/2019 : dernière minute, un dénouement heureux à cette histoire vient d’avoir lieu.

C‘est une histoire de voyage emblématique. Le voyage aurait pu se dérouler sereinement, rythmé par de jolis pouces gris sur YouTube ou de simples commentaires enthousiastes sur Instagram, s’il n’avait pas été stoppé net dans son élan par un imprévu de taille très angoissant. Le drone de loisirs, cet objet qu’il faut savoir manier avec circonspection, est au coeur du différend diplomatique qui suit. Il n’est pas sans poser des questions sur les outils technologiques qu’on emporte en voyage quand on est touriste et plus particulièrement, Vlogger. Et sur l’équilibre qu’il faut trouver entre son appétit pour le voyage, les réseaux sociaux, et la réalité politique des pays qu’on traverse.

L’histoire est celle d’un couple d’australiens influenceurs (elle est anglo-australienne, lui est australien, le couple vit en Australie) au physique avantageux, et aux patronymes (Jolie King et Mark Firkin) qu’on croirait tirés d’une tête d’affiche de cinéma. Les deux tourtereaux ont l’esprit d’aventure, ils maîtrisent la technologie sur le bout des ongles, et décident de fuir leur quotidien australien pour voyager.

Le plan de nos aventuriers était de partir de Cottesloe, une petite banlieue huppée de 7000 âmes située à l’Ouest de l’Australie (non loin de Perth), pour rejoindre l’Angleterre en parcourant au passage 36 pays ! Leur parcours suivait une boucle qui devait les faire revenir dans leur pays d’origine, après deux ans de périple. Ils comptaient ainsi quitter l’Australie, se diriger vers le nord de Sumatra, gagner la Malaisie, la Thailande, le Cambodge, le Myanmar, l’Inde, le Pakistan, l’Iran, la Turquie puis l’Europe et aller-retour en passant par la Russie… Leur moyen de transport qui leur sert d’hôtel : un LandCruiser Toyota Troopy aménagé. Entre deux itinéraires sur routes, quelques petits trajets en avion tout de même, le Toyota n’est pas amphibie ! Leur budget : 75$ par jour répartis en 25$ de fuel, 25$ de nourriture et 25$ pour le reste.

Pur produit d’Instagram, de YouTube et des financements participatifs, le couple réussit à collecter suffisamment d’argent auprès d’une partie de leurs 20.000 followers via le site san-franciscain Patreon. Le site Patreon fournit un service de streaming live exclusif, particulièrement adapté aux créateurs vidéo et aux voyageurs. Il leur permet surtout de financer ce projet d’envergure sur la base d’un « contrat » avec leurs followers. Le contrat consiste à fournir des « épisodes » (à base de texte, photos et vidéos) de leur aventure, à chaque étape de leur voyage. L’expérience rappelle fortement celle d’un néo-zélandais, Indigo Traveller qui a voyagé dans 78 pays (mais qui était seul, et sans véhicule).

Partis depuis juillet 2017, les deux Australiens étanchaient régulièrement la soif d’aventure de leurs followers et s’affranchissaient de la distance avec leurs familles, à travers des Live, mais aussi et surtout des textes, des photos et surtout de nombreuses vidéos qu’ils publiaient à la fois sur leur blog « the wayoverland » et sur les sites Patreon / YouTube / Facebook. Les vidéos attestent d’un montage réussi entre des prises de vues façon Vlog (captées par une caméra Osmo et une GoPro Hero5) et des vues aériennes à l’aide d’un drone, le fameux Mavic Pro de DJI. Leur VLOG était ainsi constitué de magnifiques prises de vues, à chacun de leur déplacement. En juin 2019, ils diffusent leur 60e vidéo, toujours en ligne actuellement.

Mais depuis la fin juin, silence radio.

Le dernier épisode public qui se déroule au Pakistan. De dos, Mark travaillant sur son éditeur de montage.

Courant juillet, inquiets de l’absence de nouvelles alors qu’ils en donnaient régulièrement via le site Patreon, leur page Facebook, Youtube ou Instagram, leurs followers ont commencé à envoyer des messages interrogatifs du type « You guys OK? It’s been a while!” (Tout va bien les amis ? Ca fait un bail !). Pour toute réponse, les followers devaient se contenter du dernier message de Jolie et Mark daté du 26 Juin 2019 et envoyé depuis le Kyrgyzstan, soit il y a un peu plus de 11 semaines. Jolie King évoquait qu’un matin, un berger du Khirghiztan lui avait spontanément offert un périple sur son cheval. Et elle était toujours surprise à quel point les locaux pouvaient être amicaux envers les étrangers.

Rétrospectivement, cette dernière phrase laissée sur le compte Instagram résonne bizarrement. Alors qu’ils traversaient l’Iran, le voyage des VLOGGERS s’est visiblement achevé dans un lieu bien peu paradisiaque : la sinistre prison Evin au nord de Téhéran… Ils ont en effet été arrêtés par les autorités iraniennes, information qui a été ébruitée à retardement 11 semaines après leur dernier message, via le compte twitter du site manototv, un site Broadcast basé en Angleterre, qui a révélé l’info en persan. Puis leur arrestation a été reconnue implicitement. Il leur est reproché (ce 18 Septembre 2019) le fait d’avoir réalisé des prises de vues d’une zone militaire avec un drone équipé d’une caméra (the two australians…had taken pictures in military areas).  Les informations ont été quelque peu confuses car leur nom n’était jamais cité et une 3e personne, une femme également anglo-australienne, sans rapport avec le couple (d’où la confusion), était également déclarée prisonnière mais depuis plusieurs mois, pour des faits qualifiés d’espionnage industriel, ce qui n’est pas l’intitulé du motif du couple de bloggeurs. Tous attendraient leur jugement, les charges et surtout la sentence retenue contre le couple n’étant pas décidée à ce jour.

Malgré ces précisions officielles, beaucoup de questions demeurent en suspens. Le drone survolait-il une zone militaire de façon délibérée (ce qu’on peine à croire) ou involontaire, ce qui plaiderait en faveur de la négligence, certains diront de la naïveté ? En effet, chaque voyageur qui se rend en Iran sait (plus ou moins) qu’il existe nombre de sites sensibles, particulièrement près des frontières (vers le Pakistan / Afghanistan / Ouzbékistan). Mais il existe aussi beaucoup de zones semi- désertiques en Iran, et peut-être ont-ils survolé des sites sensibles sans le savoir, persuadés de ne rien filmer de répréhensible ? D’après le Guardian du 18 Septembre, et une conférence de prese des Autorités iraniennes, ils auraient été arrêtés près de Jajrood, un lieu situé dans la Province de Téhéran, dans laquelle se trouverait une zone militaire. Les images extraites de la mémoire « des appareils » aurait attesté que les prises de vues étaient illégales. Un recoupement est envisageable avec une autre source qui décrivait qu’ils auraient posté le 30 Juin une 61e vidéo prise en Iran accompagnée d’un message, éléments qui auraient été effacés de leur compte (par eux-mêmes ?). Dans leur message, ils précisaient qu’ils campaient sur une jolie colline près de Téhéran. 

Les certitudes :

Sur le plan vidéo, les 60 vidéos de leur périple, avant qu’ils ne soient arrêtés, montrent une utilisation fréquente d’un drone Mavic Pro qui, outre le risque virtuel de filmer des lieux interdits, incite à penser qu’ils n’ont peut-être pas demandé une autorisation pour chacun des 36 pays traversés… D’autant quand on improvise des destinations, sachant qu’il pouvait leur arriver de changer de parcours (Hampi en Inde par exemple n’était pas prévu). 

Sur le plan politique, faire voler un drone, ou même en posséder un en Iran, avec ou sans licence, quand on connaît les relations Iran / Etats-Unis de ces derniers mois et la crispation autour des drones espion, n’était peut-être pas la meilleure idée. Sans justifier une peine de prison, on peut comprendre que l’Iran qui assure de façon obsessionnelle la sécurité de son territoire (l’Iran est un pays dont le degré de sécurité est précisément au même niveau que celui de… l’Australie !), ait perçu le survol d’un drone comme un acte potentiellement suspect ou hostile, dans le contexte international qu’on connaît. 

Mais peut-être le couple était-il « au mauvais endroit, au mauvais moment », pourrait-on dire. Ajoutons que le Premier ministre australien, Scott Morrisson (un climato-sceptique, ami de Trump), a annoncé, en août une petite contribution de son pays à la mission aéronavale menée par les États-Unis pour protéger le détroit d’Ormuz, ce qui ne va pas arranger les affaires de nos blogueurs. 

Officiellement, le drone est-il interdit en Iran ? Le blog foxnomadt, spécialisé dans la législation sur les autorisations de survol des drones, pays par pays, s’abstient de se prononcer sur l’Iran. En fouillant un peu, on s’aperçoit qu’il faut effectivement un permis. A défaut, la peine officielle serait de 6 mois de prison. Notez que l’Iran n’est pas seul à appliquer ce principe, le Vietnam par exemple, pays très touristique, est aussi très sévère en cas de manquement à la réglementation (voir notre article sur les autorisations, pays par pays). Pour l’anecdote, le site du Ministère des affaires étrangères français prévient en des termes clairs que « L’introduction en Iran d’un certain nombre d’équipements électroniques (drones récréatifs…) peut conduire à des difficultés avec les autorités et la confiscation de l’ensemble des matériels concernés.

 

Jolie King de dos, sur le pont Hussaini Hanging Bridge au Nord du Pakistan. La dernière vidéo publique en ligne.

J’ai suivi attentivement plusieurs de leurs vidéos qui, paradoxe de la situation, sont toujours en ligne. D’abord le couple australien fait la narration au quotidien de leurs aventures; C’est bien peu subversif ou critique, souvent « funny », et très descriptif (on a fait ceci, on a fait cela, ça a coûté tant, voici le Taj Mahal, voici l’histoire de ce Palais, voici notre guide, ses enfants, etc.). On ne perçoit jamais le moindre arrière-plan politique, si ce n’est la volonté – comme ils le rappelaient – de montrer que les pays qu’ils traversent sont accueillants ! Les vidéos d’une quinzaine de minutes chacune, sont maîtrisées, bien aidées par le drone Mavic pro, avec l’aide d’un Osmo et d’une GoPro. Le montage alterne entre la narration face caméra de Jolie, des prises de vues de ce qu’ils découvrent, beaucoup d’images de leur quotidien, des travellings en voiture, des rencontres, des vues de drones et une musicalisation chiadée (les licences des musiques sont achetées).

Quoiqu’il en soit, ce couple d’Influenceurs, grisé par leurs aventures et leurs 20000 followers, a peut-être pêché par un excès de confiance… On espère néanmoins que Jolie King et Mark Firkin sortiront bien vite de prison. Tenir un VLOG ne mérite sans doute pas de se retrouver au cachot en Iran, sans savoir le sort qui vous attend. On imagine leur angoisse. Et on peine à imaginer que la perspicacité de la justice iranienne ne sache pas faire la distinction entre deux youtubeurs voyageurs qui cherchent à épater leurs followers, avec de vilains espions envoyés pour surveiller les centres stratégiques iraniens. A moins que que la « détention » des vloggers tombe à point nommé, les autorités iraniennes ayant de leur côté une ressortissante arrêtée en 2017 (Negar Ghodskani) et détenue en Australie pour espionnage. L’Iran a déjà proposé officiellement qu’elle soit échangée contre des prisonniers détenus en Iran, mais cet échange semble très improbable.

Ironie du sort, dans leur présentation sur le site Patreon, nos aventuriers voulaient « que leur voyage essaie de casser la mauvaise image qui stigmatisait certains pays« . Pour l’Iran, sauf dénouement rapide et heureux, le pari risque d’être raté. En attendant leurs vidéos restent accessibles, ce qui laisse à penser que leur diffusion publique sert leur cause, peut-être parce que justement, celles-ci ne montrent rien de répréhensible dans leur ensemble. A présent, il appartient aux autorités iraniennes de faire preuve de clémence.

En attendant, le gouvernement australien a actualisé sa page de conseil aux voyageurs pour l’Iran en « reconsidérant le besoin de voyager » et de « ne pas voyager » dans des zones situées à la frontière entre l’Irak et l’Afghanistan. Des conseils proches, voire identiques à ceux du Ministère français.

Car c’est tout le problème que ce voyage pose. Si le reste de l’Iran est sûr, et sans danger tant qu’on reste sur les circuits touristiques (y compris certaines zones de l’Est et du Sud de l’Iran, abusivement laissées en « zone rouge » depuis des années par le Ministère français), la traversée de 36 pays et leur situation géopolitique complexe par des bloggers de plus en plus nombreux, munis d’un drone, et parfois un peu naïfs, finit par poser question. Puisse l’expérience de Jolie King et Mark Firkin, même si l’histoire se finissait vite et bien, faire réfléchir les futurs prétendants aux grands voyages.

Note du 06/10/2019 : la ministre australienne des Affaires étrangères, Marise Payne, annoncé samedi 05/10/2019 la libération de leurs deux compatriotes après d’intenses discussions.

Thierry Philippon

 

© captures d’écran : (*) Jolie King et Mark Firkin. Voici pour rappel, vous trouverez sur voyage-images.com la liste des autorisations pays par pays (chapitre « DRONE À L’ÉTRANGER : LES AUTORISATIONS PAYS PAR PAYS »).

 

0 commentaires

Poster votre commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *